- Qu'est-ce qu'elle devient ta jumelle, elle est toujours bonne sœur ?
Je regardai mon interlocuteur d'un air bêbête. Le ton ironique et moqueur de la question m'agaçait profondément. Mais charité oblige, au lieu de m'énerver, je pris une profonde respiration et repensai à nous.
Nadia-Marie et moi, cela va sans dire, étions inséparables. Neuf mois dans le même ventre, c'est comme l'armée, ça ne s'oublie pas ! Nous étions, à chaque instant de notre existence, solidaires l'une de l'autre et rien n'y personne n'aurait pu nous désunir. Bien sûr, de temps à autre une chicane éclatait. Maman nous séparait alors et punissait celle qui devait l'être, mais l'autre, au lieu de se réjouir de la fin des hostilités, se sentait toute désemparée par l'absence de sa jumelle et se débrouillait toujours pour aller la rejoindre et réparer les pots cassés. Ainsi, quand l'une était sommée de se coucher sans souper, l'autre venait-elle toujours la visiter en cachette et lui apporter un morceau de pain et de chocolat chipés à grands risques. La douceur calme la douleur, c'est bien connu. Et pour étancher la soif que tant de larmes et de soupirs avaient aiguisée, le verre à dent accompagnait le festin. Quel qu'eût pu être le méfait, la malheureuse coupable finissait donc toujours par être nourrit et réconfortée par sa propre victime et, contrairement aux autres histoires, personne ne mourut jamais ni de faim, ni d'abandon.
Heureusement, les punitions demeuraient relativement rares et notre complicité pouvait s'étendre en des chemins moins sinueux et escarpés. Comme si notre ressemblance physique ne suffisait pas, nous mîmes au point, par exemple, notre propre langage en codant notre langue maternelle. Le mot "soccoli" devint ainsi, allez le savoir pourquoi, l'hymne de nos rires. Personne n'y comprenait rien. Et quand certaines gens s'agaçaient de nous voir rigoler bêtement, souvent d'ailleurs à leur propos, nous, nous jubilions encore davantage.Les deux ensemble, nous nous sentions une forteresse insaisissable, une pierre de Rosette qu'aucun Champolion, aussi ingénieux eut-il pu être, n'aurait réussi à déchiffrer. Il faut dire, qu'après bien des années, nous avons parfois encore un peu cette impression. Les gens prétendent que nous sommes très différentes parce que l'une a choisi une vie religieuse et l'autre le mariage. Il n'en est rien. En parfait petit couple biologique, nous sommes deux êtres fondamentalement similaires dans l'âme tout en présentant la singulière caractéristique d'être pleinement complémentaire. Dire que nous ne nous ressemblons pas, c'est donc très mal nous connaître et blesser notre essence même. Mais revenons à nos moutons.
Avant d'ailleurs de les compter, pour vous citer un autre exemple de notre complicité, chaque soir, l'une de nous devait amuser l'autre, officiellement un quart d'heure avant le coucher, officieusement, l'heure qui suivait. On entendait donc fréquemment, après le couvre-feu, des avions-chaussons voler dans toute la chambrée. Malheureusement, quand les turbulences devenaient trop perceptibles, Maman venait sévèrement fermer l'aéroport et confisquer les lampes de poche. Les lumières s'éteignaient peut-être, mais nos rires, eux, s'étanchaient encore longuement sous les duvets jusqu'à ce que le sommeil, maître incontournable des lieux, ait raison d'eux.
Aux primes abords, on aurait pu croire que Nadia-Marie était bien plus vaillante que moi. C'était toujours elle qui me défendait des attaques répétées des garçons dans la cour de récréation. Et celui qui s'avisait de me faire du mal, recevait une telle brimade qu'il s'en allait les oreilles basses. La vigueur de ma sœur avait d'ailleurs fini par faire l'admiration de ces messieurs… Cependant, les nuits d'orage, telle un Samson à qui on venait de couper les cheveux, Nadia-Marie perdait tous ses moyens. Elle était terrorisée par le fracas du tonnerre. Alors, bien souvent, j'entendais une voix toute fluette me demander : " Tu viens dans mon lit ?". Volant au secours de ma sœur, je montais à l'étage supérieur de notre lit superposé et la serrais dans mes bras pour l'apaiser. J'étais fière de pouvoir, à mon tour, en quelque sorte, la défendre.
Un autre point faible de ma jumelle était sans conteste celui de l'ennui. Loin du regard rassurant de notre maman, elle devenait très vite triste et désemparée. En vacances avec notre oncle et notre tante dans le chalet familial, elle mettait au point des plans d'évasion. Il me fallait user de toute ma persuasion et de ma ruse pour la dissuader de ces entreprises si hasardeuses. Je devenais, ainsi donc, le coach officiel de ces temps bénis de relâche où moi, par contre, je me sentais comme un poisson dans l'eau.
Ma patience et mes encouragements, au fil des ans, finirent par guérir définitivement Nadia Marie de ses montées nostalgiques. Aussi, alors que le train quittait la gare et que Maman pleurait à chaudes larmes sur le quai, se jeta-t-elle dans mes bras en poussant des cris de joie : nous partions, à dix-sept ans, rejoindre notre grande sœur et son mari au Mexique. Premier voyage sans chaperon parental… Une liberté euphorisante nous envahissait. Il faut dire que nous avions, plusieurs années durant, travaillé dur pendant les mois d'été pour payer nos vacances. Le souci d'économie ne me quittant d'ailleurs plus, ma jumelle m'avait baptisée l'Ecureuil. L'explication de ce sobriquet saugrenu se trouvait certainement dans l'achat d'un malheureux paquet de petits-beurre. En effet, afin de faciliter les tâches pécuniaires, nous avions fait porte-monnaie commun pour tout ce qui était du quotidien. Mais comme Nadia-Marie était, à mon goût, quelque peu dépensière, cela n'allait pas sans quelques menues réprimandes. Lassée de mes remarques comptables, celle-ci me donna un jour plusieurs deniers supplémentaires de sa poche et m'envoya chercher des biscuits au chocolat pour faire taire sa gourmandise légendaire. En apercevant un kilo de petits-beurre mais pour le quart du prix d'un misérable paquet de biscuits au chocolat, je crus faire une bonne affaire. Tout le monde ne fut pas du même avis… Pour épuiser le stock, tous les soirs nous jouions aux Petits Cochons. L'heureux perdant se voyait administrer une dose presque mortelle de délicieux petits-beurre tout mous…
Ce voyage fut sans doute pour nous un des événements les plus heureux de notre existence commune. Non seulement parce qu'il nous fit découvrir des contrées magnifiques, mais aussi et surtout, parce qu'il nous permit de nous émanciper. Nous pouvions enfin commander sans gêne une bière ou une tequila sans en demander au préalable la permission. Naturellement, quand nous avions la chance de tomber sur une happy hour, nous finissions par devenir joliment guillerettes. Mais nous savions également, qu'une fois dans notre chambre d'hôtel, il y aurait toujours quelques petits-beurre pour éponger les éventuels surplus.
Malgré ces fins de soirées arrosées et plutôt riantes, je ressentis une nuit, je ne sais pourquoi, une grande frayeur. Au dehors, des chiens errants hurlaient à la mort et il semblait que personne n'arrivait à dormir. Pressentaient-ils tous un malheur ? J'en parlai à ma sœur. On commença alors à discuter de choses profondes. Et comme une douce revanche de l'histoire, celle-ci m'apaisa en me serrant dans ses bras…
- Alors, elle est toujours bonne sœur?
La question réitérée me tira de mes pensées. Un large sourire s'afficha sur mes lèvres et je répondis presque en riant:
- Oui !... et c'est vraiment une bonne sœur!
A Nadia Marie, ma moitié


